Ce mois-ci nous sommes parties à la rencontre d'Emmanuelle Aboaf, développeuse depuis 15 ans, animée depuis ses débuts par une vraie sensibilité pour l'accessibilité numérique. Son handicap (Emmanuelle est sourde de naissance) l'a poussée à s'intéresser à ce sujet très tôt dans sa carrière. Elle a réalisé plusieurs formations (notamment avec Access 42) et donne aujourd'hui régulièrement des conférences à ce sujet (si vous souhaitez en visionner quelques-unes, nous avons glissé plusieurs liens à la fin de l'article).
L'accessibilité faisant partie des sujets qui nous paraissent particulièrement importants, nous avons eu à coeur de rencontrer Emmanuelle que nous suivons depuis quelque temps à travers notre veille.
Nous vous présentons via cet article les grands sujets que nous avons eu l'occasion d'aborder et ce que nous avons retenu !
Pourquoi l'accessibilité ?
Valider un formulaire, faire ses courses en ligne ou encore déclarer ses impôts... Autant de petites actions sur le web qui nous paraissent faciles lorsque nous ne sommes pas sujets à un handicap. Mais l'accessibilité ce n'est pas qu'une histoire de conformité à des règles, c'est un vrai enjeu de société. Un site non accessible, ce n'est pas juste "moins pratique" : c'est prendre le risque de rendre l'expérience totalement impraticable pour les personnes en situation de handicap, et ajouter une barrière supplémentaire dans leur quotidien.
Le fait que les sites ne soient pas accessibles, c'est vraiment une double peine pour les personnes handicapées. Par exemple je commence à remplir mon formulaire et au bout il y a un CAPTCHA qui me bloque car il n'est pas accessible, donc je ne peux pas soumettre le formulaire. Ou alors, au moment de payer les boutons ne sont pas labellisés donc je ne sais pas lequel choisir pour activer le paiement. Les personnes handicapées ne peuvent pas faire leurs achats, comme tout le monde, en ligne (ce n'est pas pour rien qu'il y a des mises en demeure envers des grosses entreprises - comme Carrefour par exemple) car les sites e-commerce ne sont pas du tout accessibles.
Aujourd'hui, tout a tendance à être dématérialisé. Si les sites, notamment ceux d'intérêt public, ne se mettent pas en
conformité cela revient à laisser de côté toute une partie de la population.
Imaginez devoir demander de l'aide à chaque fois que vous souhaitez passer une simple commande en ligne.
Malheureusement, c'est le quotidien d'un grand nombre de personnes sur le web.
Pour qui ?
Dans certaines formations, l'accessibilité est présentée comme utile à tous. Dans d'autres, l'accent est mis avant tout sur son impact positif pour les personnes handicapées. Nous avons voulu évoquer avec Emmanuelle la place des personnes handicapées dans ce process de l'accessibilité numérique en partant de son article « Quand les innovations pensées pour les personnes handicapées deviennent universelles », et plus spécifiquement de l'effet du trottoir abaissé pour tenter de répondre à cette question : en considérant l'accessibilité comme étant l'affaire de tous, ne mettons-nous pas encore une fois les personnes handicapées au second plan d'un sujet qui les concerne en premier lieu ?
Emmanuelle nous explique qu'il y a eu énormément d'innovations qui ont été créées pour les personnes handicapées et
qu'on utilise tous aujourd'hui au quotidien (les trottoirs abaissés, les pailles en plastique, les livres audio, la
télécommande etc.). Cela a eu pour effet d'invisibiliser les handicaps car nous avons complètement oublié les origines
de ces outils. Elle évoque notamment les sous-titres, qui étaient à l'origine un texte blanc superposé à un bandeau
noir pour une meilleure visibilité afin que les personnes sourdes et malentendantes puissent suivre une vidéo.
Aujourd'hui, notamment avec les réseaux sociaux, le principe des sous-titres a été complètement déformé : on les intègre
n'importe où sur l'écran, on change leurs couleurs, ils défilent trop rapidement et ils sont, dans la majorité des cas,
utilisés pour permettre aux usagers de visionner la vidéo sans le son.
Résultat : des sous-titres qui ne seraient vraiment utiles que pour celles et ceux qui pourraient s'en passer.
Pour Emmanuelle, le fait que l'accessibilité ne soit pas enseignée dans les écoles et que les entreprises pensent souvent qu'il n'y a pas de personnes en situation de handicap dans leurs rangs joue en défaveur de la mise en place systématique des bonnes pratiques d'accessibilité web.
Il y a beaucoup de travail à faire car il y a un véritable biais cognitif au sujet du handicap. Le handicap n'est pas égal au fauteuil roulant. Il peut y avoir des handicaps moteurs ou cognitifs. C'est pour cela qu'on fait ce travail de sensibilisation, mais c'est vrai qu'on a l'impression de répéter toujours la même chose. [...] Plus on en parle, plus les personnes s'y mettront.
L'accessibilité, une montagne si difficile à gravir ?
L'accessibilité numérique peut, à première vue, sembler complexe à intégrer dans les process et peut représenter un effort considérable pour se mettre à niveau. Quand on ne connait pas vraiment le sujet, être en face de toutes les règles RGAA (Référentiel Général d'Amélioration de l'Accessibilité)Voir la note 1 peut être intimidant. Emmanuelle reconnait ainsi qu'appréhender cette centaine de critères peut être fastidieux et que certains d'entre eux ne sont pas toujours très compréhensibles. Mais lorsqu'on regarde de plus près, les erreurs les plus courantes sont assez simples à corriger, et une fois qu'on les a repérées, il est assez facile de les intégrer dans ses process de développement accessible.
Lorsque je fais des conférences et que je présente aux développeurs les 6 erreurs les plus courantes, qui sont les plus faciles à corriger, ils sont stupéfaits car ils pensaient que c'était difficile à mettre en place. En fait, il y a beaucoup de préjugés et c'est ça qui fait que les gens ont du mal à s'y mettre. Et le fait qu'on n'enseigne pas ça dans les formations, ça complique plus les choses.
Alors par où commencer ?
Pour Emmanuelle, s'entourer d'organismes spécialisés (tels qu'Access42 par exemple) capables d'orienter les
entreprises vers les formations adaptées, les bonnes documentations et les bonnes lois, est le premier
levier à activer.
Embarquer l'ensemble des acteurs du projet est la seconde étape. L'accessibilité c'est l'affaire de tous : le/la
chef·fe de projet qui va prendre en considération l'accessibilité dès la mise en place du projet, le·s
designeur·euses qui vont intégrer les bonnes pratiques sur les maquettes, le/la PO qui va concevoir des tickets
prenant en compte les critères d'accessibilité, le·s développeur·euses qui développent à partir des maquettes et
tickets accessibles, les QA/testeur·euses qui vérifient la conformité.
Enfin, intégrer l'accessibilité de manière concrète à ses process, c'est ce qui permettra à l'ensemble des équipes de
mettre en place au fur et à mesure des automatismes afin que cela devienne naturel.
Moi, quand j'ai débuté dans l'accessibilité numérique, c'était pas du tout naturel. Et à force de travailler, d'exercer, de faire des recherches, de faire des formations, de faire la veille (parce qu'il y a sans cesse des nouveaux articles qui apparaissent, qui provoquent des réflexions), c'est comme ça que j'ai intégré l'accessibilité dans mon quotidien.
La place des GAFAM dans l'accessibilité web
Pour Emmanuelle, nous sommes actuellement dépendants des outils proposés par les GAFAM en termes d'accessibilité. Les outils de visio proposés par Microsoft ou Google par exemple, sont beaucoup plus développés et performants que certains outils français (c'est entre autres pour cela que les personnes handicapées en France aiment beaucoup utiliser les outils américains). Cela peut s'expliquer par le fait qu'en France nous ayons un train de retard. Aux États-Unis la loi ADA (Americans with Disabilities Act) existe depuis les années 90, alors qu'il a fallu attendre les années 2000 en France pour que la loi du 11 février 2005 soit mise en place et pose un vrai cadre sur le sujet de l'égalité des droits et des chances (texte fondateur sur le handicap).
L'avancée de la France sur les questions d'accessibilité peine à se faire. En 2005, l'État s'était donné une échéance de dix ans pour rendre les lieux publics accessibles. En 2015, cet objectif n'a pas été atteint et une dérogation de dix années supplémentaires a été donnée. Sauf que l'année dernière, le constat est le même. Alors on continue d'avancer de dérogation en dérogation.
Côté accessibilité web, en 20 ans, nous avons évolué pas à pas. Passée la loi du 11 février 2005, qui rend l'accessibilité numérique obligatoire pour les sites web du secteur public, il faudra attendre 2009 pour que les modalités d'application de la loi (RGAA) soient publiées. S'ensuivent ensuite plusieurs évolutions, avec l'extension de l'obligation légale à l'ensemble des sites de l'État et des collectivités territoriales, puis à une partie du secteur privé (en fonction de son chiffre d'affaires), jusqu'à concerner certains secteurs (banque, audiovisuel, e-commerce, téléphonie, etc.)Voir la note 2. Malgré ces évolutions, les entreprises françaises peinent à se conformer. Parmi les causes : le facteur économique. Les amendes en France sont dérisoires au regard du chiffre d'affaires des grandes entreprises, pour qui payer une amende coûte finalement moins cher, en temps et en argent, que de mettre leur site en conformité. La situation est ironique : la mise en conformité pèse ainsi davantage sur les petites structures, qui ont moins de moyens et de trafic, que sur les grandes.
Zoom sur le Liquid Glass d'Apple
Nous l'avons vu, les GAFAM semblent très en avance sur le sujet de l'accessibilité par rapport à la France. Certaines
grandes entreprises, comme Apple, ont notamment pris ce sujet au sérieux dans le développement de leurs applications.
Cependant, comme l'évoque Emmanuelle dans son
article « Comment ma cataracte a modifié mon approche de l'accessibilité »
il semble y avoir eu une régression importante de cette prise en considération de l'accessibilité, notamment avec la
sortie de leur dernière interface sur iPhone : le Liquid Glass. Et la cause de cela se trouve être... politique.
Emmanuelle nous explique que lors de son deuxième mandat, Donald Trump a décidé de supprimer le DEI
(Diversity Equity and Inclusion - démarche organisationnelle favorisant la diversité, l'équité et l'inclusion). C'est
une directive appliquée dans tous les services grâce à la loi ADA qui oblige les entreprises américaines à rendre
accessibles leurs produits de manière inclusive au risque d'être attaquées en justice. Les amendes étant très élevées, les
entreprises jouaient le jeu.
Face à cela, Apple avait plutôt bien résisté mais l'entreprise a dû faire face à des coupes budgétaires (suite à la
suppression des directives), ce qui a, selon Emmanuelle, dû diminuer le budget alloué aux tests du Liquid Glass
notamment.
Bien que la France prenne le virage de l'IA (notamment via des grandes entreprises qui s'imposent, comme Mistral), elle
semble toujours assez loin derrière les GAFAM qui ont su prendre un train d'avance.
Le Liquid Glass est passé au travers, parce que je pense qu'il n'y a pas eu suffisamment d'étapes de faites, de testeurs, à cause de la réduction du budget dédié au DEI.
IA et accessibilité
À l'heure du développement de l'IA et de son utilisation massive, nous nous sommes interrogées sur l'impact de cette dernière sur l'accessibilité. Emmanuelle croit énormément en l'IA au service de l'accessibilité mais souligne néanmoins l'importance de rester vigilant et de garder l'expertise humaine au coeur du processus.
L'IA est très utile pour les sujets qui peuvent s'automatiser (détecter des attributs alt manquants ou des champs
sans étiquettes). Néanmoins, ce genre de points ne représente que 40% de l'accessibilité. Pour Emmanuelle, l'IA ne peut
pas simuler les lecteurs d'écran ni la navigation au clavier, qui représentent pourtant autant de scénarios possibles à
tester. C'est pourquoi des tests humains restent indispensables pour vérifier la restitution (sachant qu'elle peut
varier d'un lecteur d'écran à l'autre). Demander à l'IA de produire un site accessible ne suffit donc pas.
J'ai constaté avec mes recherches depuis plusieurs semaines que si on n'indique pas à l'IA que l'on souhaite un site accessible, il ne le sera pas du tout. Elle ne va pas respecter les contrastes, les noms accessibles des boutons, elle va oublier les étiquettes etc. Elle va oublier plein de choses. Et si je lui dis simplement que je souhaite un site conforme au RGAA, l'IA ne va pas appliquer les cent et quelques critères, elle va en oublier, interpréter à sa façon et halluciner. Par exemple elle va oublier de restituer les messages d'erreur ou de mettre le format attendu pour les mails, les dates.
Pour Emmanuelle, ce sont les skills qui vont être importants et entrer en jeu, car ils sont le reflet de nos expertises techniques. Cela suppose alors d'être formé à l'accessibilité afin de savoir tester et vérifier la conformité. Et pour aider l'IA à concevoir des sites accessibles, il faut déjà concevoir des sites accessibles. 🙃
L'IA se nourrit des sites web et si dans les projets informatiques, il n'y a pas les bonnes pratiques d'accessibilité, l'IA ne va pas rendre accessibles les sites web.
Pour résumer, avec des skills, du context engineering fait correctement et de bons prompts, on peut arriver à rendre accessible un site web grâce à l'IA, en vérifiant bien à posteriori (via les lecteurs d'écran et la navigation).
Cependant, comme beaucoup le constatent, le virage que nos métiers prennent avec l'IA pose question. Emmanuelle évoque l'impact de l'IA dans son quotidien de développeuse.
En développant, on doit passer systématiquement par l'IA, c'est elle qui fait le job à notre place. Moi qui adore coder, finalement aujourd'hui à quel moment je code ? Je vais vérifier ce que produit l'IA, et lui indiquer si je trouve des erreurs. Mais c'est quelque chose d'assez frustrant pour moi.
Cette question de la place des collaborateur·rices dans les entreprises prenant le virage de l'IA, nous nous la posons également chez Elao. Comme Emmanuelle, certains développeurs ont d'abord été déstabilisés. Ils ont dû retrouver du plaisir dans des processus qui réduisent la part de développement "manuel", tout en conservant leur expertise, qui représente une valeur considérable. Outre cet aspect, la place de l'éthique et de l'écologie entre en jeu. Si l'entreprise dans laquelle nous travaillons prend ce virage de l'IA, est-ce que l'on s'y retrouvera ? Est-ce que l'on restera en accord avec les valeurs qui animaient de base notre entreprise ?
L'enjeu est alors de trouver le bon curseur. L'IA permet de gagner énormément en termes de productivité comme le reconnait Emmanuelle. Là où avant elle concevait des sites en plusieurs semaines, elle peut le faire en quelques jours. Cependant, l'important est surtout de trouver un équilibre : utiliser l'IA tout en gardant l'essence de son métier et en se sentant toujours en phase avec les valeurs de son entreprise.
Pour conclure
Cet entretien avec Emmanuelle nous a permis de souligner l'importance de l'accessibilité web : pensée avant tout, et en priorité, pour les personnes handicapées, elle bénéficie in fine à tous. Même si le chemin à parcourir reste encore long (à date, quasi 96% des sites web français ne respectent pas le WCAG), la sensibilisation à ces enjeux, dès l'école puis en entreprise, est déterminante : elle seule permettra que l'application du RGAA devienne un automatisme de conception, et non une mise en conformité de dernière minute. L'enjeu dépasse d'ailleurs la réponse à des besoins, puisqu'il s'agit de respecter les droits des personnes handicapées.
Nous aimerions remercier chaleureusement Emmanuelle pour sa gentillesse et le temps qu'elle a bien voulu nous accorder. Cet échange fut très instructif, riche et nous motive encore plus à intégrer les bonnes pratiques d'accessibilité au sein de l'agence.
Le travail d'Emmanuelle étant une mine d'or, si vous souhaitez en découvrir davantage, voici son site ainsi que sa page Linkedin !
Si ce sujet vous intéresse et que vous souhaitez continuer à l'explorer, nous vous partageons quelques conférences d'Emmanuelle ainsi que des articles de blog 👇🏻
Conférences
- Comment concevoir et tester un site accessible — Devoxx France
- L'IA au service de l'accessibilité — Diversiday
- Moi, Emmanuelle, sourde. La réalité d'une utilisatrice de vos produits — School of Product
- Comment débuter dans l'accessibilité numérique ? — BreizhCamp
Articles de blog
- Peut-on se passer facilement des GAFAM pour le sous-titrage automatique ? — Emmanuelle Aboaf
- Interview de Céline Ripolles, traductrice et sous-titreuse spécialisée dans l'accessibilité — Access42